Quelques pensées sur le bois Fumin
Mes impressions ressenties dans le bois Fumin ...

Le bois Fumin : mon lieu de pouvoir ...
Il existe des lieux de pouvoir et ce n'est pas une mauvaise chose que de passer sa vie à les chercher. Il m'arrive de penser que ma vie entière est un pèlerinage vers un lieu de ce type.
Venu pour défier le temps et les fantômes, le hasard ?... en 1983, m'avait conduit en ce point précis, en cette intersection du temps et de l'espace.
Pourtant, malgré ce premier contact privilégié, ce ne fut pendant 20 ans qu'une rencontre larvée, dans ce lieu où je n'étais que simple passager vagabondant, traquant je ne sais quoi dans une nature inconnue et parcourant sans raison apparente, mais toujours avec avidité, les nouveaux territoires sans fin de ce kilomètre carré.
Ne dit-on pas qu’un lieu traversé devient un lieu éprouvé ...
Alors, 20 ans durant, je suis règulièrement venu dans cette forêt profonde, sans y chercher de signification réelle, peut-être n'étais-je pas encore prêt à être là, mais je venais quand même.
Une attraction divine ? est-ce moi qui avais découvert le bois Fumin ou lui qui m'avait aimanté ?
Vingt ans plus tard, sous le feu d'un douloureux électrochoc comme en réserve parfois la vie mais qui souvent sert de révélateur, le bois Fumin devait prendre tout son sens ; ce fondement réel se résume en quelques mots : mon avenir vient de loin.
Conduits à la fois par le passé qui lie le bois à ces pierres et le présent qui le lie à moi, mes nouveaux pas dans le bois Fumin, furent alors des pas sur le chemin de l’abnégation, me permettant de valider des formes de renoncement et la condition d’un retour à la grande humanité pour ne pas dire une réinscription dans un ordre cosmique.
Ici, hier vaut demain, il règne dans le bois Fumin un grand sentiment d'éternité, l'homme peut y redevenir aisément un enfant de l'univers.
Nous ne sommes que du temps, celui qui nous est imparti de vivre et que nous cherchons à prolonger par nos croyances (paradis - éternité - réincarnation etc.), tout est prétexte à espérance et reste du registre temporel.
Face à notre devenir et à la grande interrogation qui nous rend si impuissant - nous ne savons ni l'heure ni l'endroit, mais nous savons que l'endroit existe et que l'heure viendra - vient une autre question : et ensuite ? ...
Le bois Fumin … « mon lieu de pouvoir »... devait m'apporter l'apaisante réponse.
Ce bois est celui qui a révélé en moi le calme de ceux qui approchent leur fin (encore de loin heureusement), la devine et ne s’y opposent plus.
Alors, quand bien même fût-il aussi le décor où de nombreuses vies ont été enlevées, quand bien même garde t-il encore en son sein des stigmates profonds révélés, il sera pour moi l'opposé de cela, il deviendra ma terre mère, ma nouvelle gestation, lieu de ma transition et de mon prolongement, ici je continuerai dans mon élan, je ne serai pas dans ma mort.
Passager du bois Fumin, l’avenir ne nous différenciera plus, la poussière est éternelle ...
(démarches crématistes faites en 2004)
En japonais "Fumin " veut dire "insomnie" = celui qui ne dort pas...
S'immobiliser dans le bois Fumin...
Ce n’est pas par hasard si attiré par la beauté d’un paysage magnifique, on s’arrête pour le contempler.
L’immobilité est le reflexe universel de l’émotion qui vous saisit.
Suspendre le temps, y inclure sa propre immobilité, c’est s’imprégner des choses qui nous entourent en cherchant à les intégrer au delà de leur perception.
Or l’émotion n’est que le rapport à soi des choses que l’on voit. Ce qui nous fige sur place, ce n’est pas matériellement la scène que l’on découvre, mais l’émotion qu’elle nous procure en nous faisant prendre conscience que nous sommes partie prenante de cette scène.
Nous restons toujours l’étalon de nos émotions.
Le trajet est de l'ordre du physique et de la perception ; l'étape, la halte, l'arrêt sont de l'ordre de l'intime et de l'émotion.
Dès que l'on interrompt sa progression dans le bois Fumin, temps d'hier et temps d'aujourd'hui fusionnent, le bois prends alors sa dimension "hors temps".
Car il est établi que le temps n'existe que par la présence d'un mouvement, sans mouvement : pas de temps.
Et l'on observe ce qui se passe... dans le silence profond de la forêt se noue alors des relations qui vont au delà de l'observation, une sorte de lien muet, impénétrable qui fait que chacun perçoit le mouvement de l'autre et s'y adapte par instinct. Tous les deux conscients que cette observation tient à la qualité et à la résistance de ce fil invisible et ondoyant. Une sorte d'accordage...
Le passé sous silence
On reconnait la proximité entre deux être à la durée du silence qui peut s'établir entre eux.
Nous étions, le bois Fumin et moi, dans une intimité étrange qui aurait permis de le laisser ainsi, comme suspendu.
Dans les profondeurs du bois et dans cet état silencieux, je m'éloigne du monde, de ses pollutions, je tente de me transformer en une grande oreille, à l'affut d'une trace légèrement perceptible qui jaillirait du passé.
Puis, comme dans un état d'expansion de la conscience et envahit d'une grande résonnance, je m'essaye à une captation mentale et me prépare à recevoir les signaux faibles de l'onde de choc encore présente.
Mon ouïe psychique, je le sais, est la "bonne clé" pour relire le passé, je suis dans un état d'attente d'information comme si un canal allait s'ouvrir vers moi. Je ne bouge pas, l'oreille s'affine dans l'immobilité, prêt à faire fonctionner mon cerveau comme un écran réceptif.
Alors l'onde arrive ... au moment où l'on sait se défaire des conditionnements mentaux collectifs, au moment où la vérité se reconnait quand elle est attendue et espérée.
Les vivants et les morts du bois Fumin qui s'emparent de notre imagination pour s'exprimer ?
Est-ce une mémoire génétique, celle de l'humanité, devenue enfin accessible ? est-ce l'entrée dans un état de concordance avec le monde, une sorte de sixième sens que la science ignore encore ? est-ce un murmure divin ? je crois toutes ces hypothèses probables...
Le silence est la seule porte d'accès pour atteindre le bois Fumin, si l'on accepte cela, la clair voyance et la clair audience vous seront beaucoup plus facile.
La nature compensatrice
Dans ce bois, lieu de triomphe et de tragédie guerrière, où corps, métal, arbres et pierres furent indifféremment broyés et déchiquetés, on ressent paradoxalement aujourd'hui une profonde sérénité.
Ici règne la pesanteur figée de 1916, un murmure d'assentiment général.
Un linceul de silence a recouvert le fracas de 1916.
Comme si la nature avait voulu compenser la mécanique mise en oeuvre pour broyer les humains et alléger la défiguration passée du paysage.
Le bois rembourse partiellement la dette du passé envers le présent, tout y est désormais arrondi et assoupli, la mousse est tendre et profonde, plus aucun piquant, pas d'épine, le vent sur la cime des résineux nous berce d'un bruit de vagues telle une mécanique douce et apaisante.
Désormais la nature aide le lieu a reprendre une respiration saine, passé et présent se complètent et se soutiennent mutuellement.
Mais parfois, cette sérénité reste inaccessible. Alors j’insiste avec douceur. Peu importe de perdre une heure ou deux, aujourd'hui la douceur demeure la seule voie d’accès dans le bois Fumin…
S'inclure dans le bois Fumin
Lorsqu'un spectateur élit une image sous son regard, c'est toujours une manière de s'assurer de sa propre présence en elle.
Mais pour s'inclure, l'important est de se donner un peu de temps, de manière à ne pas s'abandonner à l'immédiateté. Venir dans le bois Fumin est un exercice de maitrise de soi, il me faut m'éloigner de moi pour qu'enfin il arrive quelque chose, pour qu'advienne entre nous une coïncidence d'intensité.
Pour cela, je dois me mettre dans une disposition d'esprit favorable. Pour en saisir les opportunités encore faut-il rester en prise avec le bois et ne pas s'y rendre avec le reflexe conditionné de remettre en cause tout ce que l'on observera.
Un certain réconfort ...
En foulant ce sol chargé de souffrance qui fut celui de l'enfer pour tant de jeunes hommes, on prend conscience progressivement que la promenade se transforme, que l'âme des suppliciées nous observe, qu'ils sont là et que nos rares visites sont pour ces oubliés un réconfort...
L'impression de se tenir au bord d'un monde, l'impression de milliers de regards qui se posent sur nous, l'impression d'une certaine bienveillance, de cette reconnaissance que l'on ressent lorsque l'on rend visite à un vieillard dans un home, du poids de ses souvenirs qu'il ne raconte pas mais qui font l'air paisible que l'on respire en ce lieu.
Une onde de choc encore présente (en cours d'écriture...)
Inconsciemment on se réfère au concept d'Aristote, (même si la théorie est scientifiquement très discutable) selon lequel la lumière et les ondes sonores ne disparaissent pas après avoir été émises mais se transforment en suspensions éternelles. Tout être humain laisse, de la naissance à la mort, un double sillon de lumière et de son, ce qui constitue la marque de son identité individuelle. le même principe s'applique à un évènement, à d ela musique, une explosion d'obus, un cri, une prière.
C'est l'importance des énergies qui détermine la primeur de l'enregistrement. Les émotions fortes et le sentiments profonds génèrent des énergies qui imprègnent les lieux avec tout ce qu'ils contiennent.
Les objets étant sans conscience ne diffusent de leur énergie qu'une émanation cristallisée sur son passé.
La mémoire de soi se donne elle ne se prend pas, on ne souffre pas devant n'importe qui.
Peut on imaginer que le bois soit un monument sonore ?
Une impression que tout se déroule en mode muet et sans image mais que l'on a quand même le souffle de ces images et de ces sons.
Une sorte d'interminable torture à bas bruit, silencieuse et implacable, donne l'impression d'une fureur inimaginable mais circonscrite.
L'onde de choc traverse les temps et continue de poursuivre ses victimes.
C'est au coeur de ce silence et de ce vide que la présence silencieuse de l'être se révèle.
La réception de cette onde passe par d'autres circuits, un bavardage mental, sans toujours qu'il y ait besoin de mettre des mots qui nous coupent souvent de ce que l'on ressent.
On en retire une compréhension affective de l'endroit.
Des objets qui ont dérouillés ...
Quelques pensées aux sujets des objets encore présents dans le bois, sur le thème de la phrase de Lamartine : " Objets inanimés avez-vous donc une âme ? "

Curieusement les objets inanimés m'ont toujours semblé présenter une dimension tragique lorsqu'ils sont privés de la présence chaleureuse des hommes pour lesquels ils ont été conçus.
On aurait dit que ces objets, livrés à eux mêmes, faisaient la preuve d'une loi d'affinité naturelle : le magnétisme qui réunit les abandonnés.
Il faut tenir compte du fait qu'un jour chacun d'eux a joué un rôle dans la vie de quelqu'un ; derrière chaque objet, aussi banal fût-il, se dessine une histoire désespérée, une tragédie parfois.
(bidon français trouvé en 1983 au bois Fumin -
au moment de l'impact de la balle, le soldat portait-il ce bidon contre sa hanche ?)
Du lieu où vous êtes assis, retournez-vous. Regardez les objets qui vous entourent. Que vous disent-ils ? Sont-ils silencieux ou vous font-ils un reproche ? Sont-ils à vous ou appartiennent-ils à d'autres ?
Tous ces objets me parlent du bois Fumin, à moi en particulier, autrement qu'ils ne l'auraient fait à quelqu'un d'autre.
Qui sait si les êtres humains ne sont pas les objets de l'histoire...
Chaque élément enregistre son environnement lorsque celui-ci est placé à un endroit pendant une longue durée.
Lorsque l'on commence une nouvelle lecture de l'objet, on ne sait jamais à quel moment de son passé on va tomber !
au sujet des photographies d'époque :
Un certain nombre de ces phrases et réflexions sur la photographie sont tirées de l'ouvrage :
" Le mystère de la chambre jaune - Photographie et inconscient" de Serge Tisseron
Une photographie n'existe que par la rencontre "réelle" des photons reflétés par les objets et la surface sensible de la pellicule. Autrement dit, le réel de l'objet dans la photographie est présent à chacune de ses phases.
Le caractère essentiel de la photographie serait la mort, à la fois pour le sujet photographié qui y devient un "spectre" et pour le spectateur qui découvre l'objet photographié comme disparu à jamais.
Les photographies sont de simples véhicules. Ce sont des taxis. On prend un taxi pour se faire conduire là où on veut aller. Parfois la course vise à nous rapprocher de nous-mêmes… et d’autres fois à nous en éloigner.
La profondeur des chose se cache parfois à la surface.
L'image sert à témoigner qu'une union a bel et bien existé entre le sujet et le monde.
Avant d'utiliser la pellicule sensible de son appareil photo pour recevoir l'image du monde, c'est le photographe lui même qui est d'abord cette surface impressionnée.

Caractère de miniature, de petitesse, la photographie évoque la concentration et donc l'accroissement de puissance. Les pouvoirs d'un visage sont donc comme concentrés dans sa miniature.
